Café Procope
un café dans l’histoire de Paris
De 1686 à aujourd’hui, le récit d’un lieu où le café est devenu, à Paris, une affaire de lettres et d’idées.
Ouvert à Paris en 1686 par le Sicilien Procopio dei Coltelli, le café Procope est souvent présenté comme le plus ancien café de la ville. Il fut surtout, pendant trois siècles, un foyer de la vie littéraire et politique, des Lumières à la Révolution.
- Fondé en 1686 : rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés, l’actuelle rue de l’Ancienne-Comédie.
- Un foyer d’idées : Voltaire, Diderot et d’Alembert, plus tard Balzac et Verlaine.
- Des légendes tenaces : table de Voltaire, bicorne de Napoléon, à prendre avec prudence.
- Aujourd’hui un restaurant : le lieu a rouvert en 1957, après une fermeture en 1872.
Au numéro 13 de la rue de l’Ancienne-Comédie, à deux pas du carrefour de l’Odéon, une enseigne rappelle qu’ici se tient l’une des plus vieilles tables de Paris. Le café Procope est de ces lieux dont le nom a traversé les siècles, associé à Voltaire, aux Encyclopédistes et aux nuits de la Révolution. Avant d’être une adresse, c’est une histoire : celle d’un Sicilien qui, en 1686, fit du café — la boisson venue d’Orient — le prétexte d’un nouvel art de se réunir. Trois siècles plus tard, la maison continue d’entretenir sa légende, qu’il faut savoir lire avec un peu de patience pour démêler ce qui relève du fait avéré et ce qui tient du récit transmis.
1686
la naissance d’un café sicilien
Tout commence avec un homme, Procopio Cutò, que l’on connaît surtout sous son nom francisé de Francesco Procopio dei Coltelli. Ce cuisinier originaire de Sicile s’installe à Paris et ouvre, en 1686, un établissement rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés — l’actuelle rue de l’Ancienne-Comédie, dans le sixième arrondissement. Le lieu n’a alors rien d’anodin : Procopio reprend un ancien établissement de bains et le transforme en un salon d’un raffinement inédit pour l’époque, où l’on dispose lustres de cristal, miroirs aux murs et tables de marbre.
Ce décor, banal à nos yeux, était une nouveauté. Il rompait avec l’image enfumée des tavernes pour proposer un cadre clair, élégant, propice à la conversation. Le mot « café » désignait d’ailleurs à la fois la boisson et le lieu où on la dégustait, et c’est précisément cette double nature que Procopio sut exploiter : non un simple débit de boisson, mais un endroit où l’on venait être vu, parler et passer le temps. La maison ancrait ainsi, dès l’origine, une certaine idée de la sociabilité parisienne.
L’emplacement n’était pas un hasard. Le quartier Saint-Germain-des-Prés, animé et lettré, offrait une clientèle de choix, et Procopio eut le flair de s’y poser au bon moment. L’homme, naturalisé français sous le nom de François Procope, ne fut pas seulement un commerçant avisé : il posa, presque sans le savoir, le modèle de ce que deviendrait le café parisien — un lieu ouvert où les conditions se mêlent un peu, où l’on paie sa consommation pour s’offrir le droit de rester, d’écouter et de prendre la parole.
Le café, une boisson nouvelle qui conquiert Paris
Pour comprendre le succès du Procope, il faut se souvenir de ce qu’était le café à la fin du XVIIe siècle : une curiosité venue d’Orient, encore rare, entourée d’un parfum d’exotisme. La boisson commençait à se répandre dans la capitale, portée par la mode et par l’attrait de la nouveauté. En lui offrant un écrin soigné, Procopio contribua à en faire un rituel mondain plutôt qu’une simple consommation.
On ne servait pas que du café chez Procopio. La maison proposait aussi des glaces et des sorbets, autre raffinement venu d’Italie, qui acheva de bâtir sa réputation. Mais c’est bien la boisson chaude qui changea les manières. Là où le vin échauffait les esprits, le café les gardait clairs : on se réunissait désormais pour lire les gazettes, débattre des idées du moment, échanger des nouvelles, dans une lucidité nouvelle. Le café-établissement devenait un espace public d’un genre inédit, à mi-chemin du salon privé et de la place publique.
Il faut imaginer ce que cette nouveauté avait de presque subversif. Dans un café, on s’asseyait côte à côte sans toujours connaître son voisin ; on lisait à voix haute la dernière feuille imprimée, on commentait, on contredisait. La boisson elle-même invitait à la mesure et à la durée : on ne s’enivrait pas d’un café, on le faisait durer, et avec lui la conversation. De fil en aiguille, ces lieux devinrent des laboratoires d’opinion, où se forgeaient des réputations et se discutaient des idées que les salons aristocratiques gardaient pour eux. Le café, boisson de l’éveil, fut aussi celle d’une société qui apprenait à penser et à parler en public.
Le rendez-vous des esprits
Le destin de la maison bascule en 1689, lorsque la troupe de la Comédie-Française vient s’installer dans un théâtre juste en face. Par cette proximité, le café devient le prolongement naturel de la scène : comédiens, auteurs, spectateurs s’y retrouvent avant et après les représentations. Le lieu se mue peu à peu en foyer littéraire, où la table de marbre tient lieu de tribune.
Voltaire
Le philosophe fit du Procope l’un de ses points d’ancrage. On raconte qu’il y buvait le café en quantité déraisonnable — une anecdote séduisante, à prendre comme un récit transmis plus que comme un fait mesuré.
Diderot et d’Alembert
C’est là, dit-on, que les deux hommes auraient conçu leur grand projet. La formule revient dans toutes les évocations du lieu ; elle relève de la tradition autant que de la certitude documentée.
Balzac, Verlaine, Anatole France
Après les Lumières, le café continua d’attirer les écrivains, prolongeant une tradition déjà solidement ancrée et entrelaçant son histoire à celle des lettres françaises.
Surtout, le Procope est attaché au grand chantier intellectuel du siècle, et c’est peut-être là son véritable héritage : avoir été l’un des lieux où la pensée du XVIIIe siècle s’est éprouvée à voix haute. On n’y rédigeait pas des traités, on y discutait des heures, on s’y querellait, on y nouait des amitiés et des inimitiés littéraires. L’esprit des Lumières — la curiosité, le goût de l’examen, la confiance dans la discussion — trouvait au café un terrain à sa mesure.
Du salon littéraire au foyer de la Révolution
À mesure que le siècle avance vers son terme, le café change de tonalité. Aux débats d’idées succèdent les débats politiques, et le Procope, par sa situation au cœur d’un quartier vivant, accueille les figures de la Révolution. Danton, Marat, Robespierre comptent parmi les habitués que la mémoire du lieu revendique. On y croise aussi des Américains de passage, et notamment Benjamin Franklin, dont la présence à Paris dans ces années est bien documentée.
La maison aime à rappeler ces heures fiévreuses, et certaines anecdotes ont la vie dure — ainsi du bonnet phrygien que l’on aurait exposé en signe de ralliement. Mieux vaut accueillir ces épisodes pour ce qu’ils sont : des récits qui participent du mythe, transmis et embellis au fil du temps, sans qu’on puisse toujours en garantir l’exactitude.
Décor, reliques et légendes
Pénétrer au Procope, c’est entrer dans un décor qui se veut fidèle à son passé : marbre, miroirs, portraits aux murs, lumière de salon. Cette mise en scène fait partie de l’identité du lieu autant que son histoire, et elle nourrit une collection de reliques et d’anecdotes que les visiteurs se transmettent.
On vous montrera peut-être la table dite « de Voltaire », ou l’on vous parlera du bicorne que Napoléon, jeune officier sans le sou, aurait laissé en gage faute de pouvoir régler son addition. Ces récits sont charmants, et ils font partie du plaisir du lieu ; encore faut-il les accueillir avec le sourire de celui qui sait qu’une bonne histoire n’a pas toujours besoin d’être vraie pour être belle. Aucune de ces reliques ne s’appuie sur une preuve solide, et c’est précisément leur statut de légende qui les rend si tenaces.
Il y a, dans cette accumulation de récits, une logique propre aux lieux de mémoire. Plus un endroit a vu défiler de figures célèbres, plus il devient le réceptacle d’anecdotes que chacun aime à compléter. La table de marbre, le portrait au mur, le recoin où l’on aurait refait le monde : tout devient prétexte à raconter. Le visiteur averti ne s’en plaint pas. Il prend l’histoire pour ce qu’elle vaut, savoure le décor, et laisse à la légende sa part d’ombre.
Le Procope aujourd’hui
L’histoire de la maison n’est pas un long fleuve continu. Le café d’origine ferme ses portes en 1872, et le lieu connaît d’autres usages avant de renaître. C’est en 1957 qu’il rouvre, cette fois comme restaurant, dans un décor d’inspiration XVIIIe siècle qui rejoue la mémoire des Lumières. Aujourd’hui, Le Procope est donc une table, et non plus un café au sens où l’entendait son fondateur.
| Date | Étape de l’histoire du Procope |
|---|---|
| 1686 | Procopio dei Coltelli ouvre son café rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés |
| 1689 | La Comédie-Française s’installe en face ; le café devient un foyer littéraire |
| Fin du XVIIIe siècle | Le Procope accueille les figures de la Révolution |
| 1872 | Fermeture du café d’origine |
| 1957 | Réouverture sous la forme d’un restaurant |
Cette histoire entrecoupée invite à nuancer le titre que l’on accole volontiers à la maison. On la présente souvent comme « le plus ancien café de Paris », voire du monde ; la formule est belle, mais elle demande des guillemets. La continuité du lieu fut interrompue, et d’autres établissements, ailleurs en Europe, revendiquent une ancienneté comparable ou supérieure. Reste l’essentiel : peu d’adresses parisiennes condensent autant de mémoire en si peu de mètres carrés. On y vient désormais moins pour un café que pour s’asseoir au cœur d’un quartier d’histoire, dans le souvenir d’un Paris des théâtres et des philosophes. Lu ainsi, patiemment, le Procope reste une certaine idée de la France, celle des cafés où se sont écrites quelques pages de notre histoire commune.
Où se trouve le café Procope ?
Au 13 rue de l’Ancienne-Comédie, dans le sixième arrondissement de Paris, près du carrefour de l’Odéon. La rue s’appelait à l’origine rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés ; elle doit son nom actuel à la Comédie-Française, installée en face à la fin du XVIIe siècle.
Pourquoi le Procope est-il considéré comme le plus ancien café de Paris ?
Parce qu’il a ouvert en 1686, ce qui en fait l’un des tout premiers cafés de la capitale. Le titre de « plus ancien café » reste toutefois discuté : le lieu a fermé en 1872 avant de renaître en 1957, et d’autres établissements en Europe revendiquent une ancienneté comparable.
Qui étaient les habitués célèbres du Procope ?
La maison revendique des figures de la littérature et de la politique : La Fontaine, Voltaire, Diderot et d’Alembert, plus tard Balzac, Verlaine ou Anatole France, ainsi que des acteurs de la Révolution comme Danton, Marat et Robespierre. Benjamin Franklin y est également associé.
Le Procope est-il un café ou un restaurant aujourd’hui ?
Un restaurant. Après la fermeture du café d’origine en 1872, le lieu a rouvert en 1957 sous la forme d’un restaurant, dans un décor d’inspiration XVIIIe siècle. Il n’a plus la fonction de café qu’il avait à sa fondation.
L’Encyclopédie a-t-elle vraiment été conçue au Procope ?
On le dit souvent : Diderot et d’Alembert y auraient jeté les bases de leur grand projet. L’affirmation revient dans toutes les évocations du lieu, mais elle relève davantage de la tradition que d’une certitude documentée. Elle témoigne surtout du rôle réel du café dans la vie intellectuelle des Lumières.
Au Procope, l’histoire se boit lentement. Mieux vaut y venir pour le récit que pour la seule tasse — et laisser à la légende sa part d’ombre.