Cuisine du monde · Asiatique

Cuisine en japonais

ryōri, washoku ou daidokoro selon le sens

Le français fait tenir trois idées dans un seul mot. Le japonais leur en donne trois, qui ne se remplacent jamais.

Riz aux haricots rouges et graines de sésame dans un bol en céramique, saisi avec des baguettes
Réponse rapide

Il n’existe pas un mot japonais unique pour « cuisine ». On dit 料理 (ryōri) pour l’acte de cuisiner et les plats préparés, 和食 (washoku) pour la tradition culinaire japonaise, et 台所 (daidokoro) pour la pièce où l’on cuisine. Le mot à employer dépend donc entièrement du sens visé en français.

  • 料理 ryōri : le mot courant, pour cuisiner comme pour désigner un plat préparé.
  • 和食 washoku : la cuisine japonaise comme tradition, inscrite à l’UNESCO en 2013.
  • 台所 daidokoro : la pièce, un mot qui ne parle pas du tout de nourriture.
  • Faire la cuisine : 料理をする, ryōri o suru, littéralement faire de la cuisine.

Chercher « cuisine » dans un dictionnaire japonais donne une réponse simple, et incomplète. Simple parce qu’un mot sort en premier, ryōri. Incomplète parce que ce mot ne couvre qu’une partie de ce que le français range sous ce terme. Notre langue a fait tenir dans un seul mot des réalités que le japonais nomme séparément : l’activité et ses résultats, la tradition culinaire d’un pays, et la pièce où se trouvent les casseroles.

Pourquoi il n’y a pas un mot japonais pour « cuisine »

Prononcez les trois phrases suivantes en français : « je fais la cuisine », « j’aime la cuisine italienne », « la cuisine est au fond du couloir ». Le mot ne bouge pas. Ce qu’il désigne change complètement — un geste, un patrimoine, une surface au sol.

Le japonais a tranché autrement, et de façon assez logique. Trois mots pour trois idées : 料理 pour ce qu’on fait et ce qu’on obtient, 和食 pour la tradition, 台所 pour le lieu. Employer l’un à la place de l’autre ne rend pas la phrase incompréhensible — le contexte sauve souvent la mise — mais produit une tournure qu’aucun locuteur natif n’emploierait, du même ordre que « j’ai rangé les assiettes dans la gastronomie ». Savoir lequel choisir est plus utile que d’en connaître dix.

料理 (ryōri)

cuisiner, et ce qu’on a cuisiné

C’est le mot le plus courant, et celui qu’on emploiera dans la grande majorité des cas. Il s’écrit 料理 et se prononce ryōri, avec un o long — la transcription « ryori » que l’on croise partout est tronquée et conduit à une prononciation fausse.

Sa particularité tient à sa double nature. Ryōri désigne à la fois l’activité de cuisiner et le plat qui en résulte. Pour dire « faire la cuisine », on l’accompagne du verbe suru, qui veut dire faire : cela donne 料理をする, ryōri o suru. Employé seul, ryōri désigne un plat préparé, par opposition à un ingrédient brut.

L’essentiel n’est pourtant pas là. Ce qui rend ce mot réellement utilisable, c’est qu’il fonctionne comme un suffixe. On place devant lui le nom d’un pays, d’un style ou d’un contexte, et on obtient un terme composé immédiatement compréhensible. C’est le mécanisme qu’aucune liste de vocabulaire ne montre, et c’est pourtant celui dont on se sert tous les jours.

ÉcritureTranscriptionSens
フランス料理furansu ryōriLa cuisine française
中華料理chūka ryōriLa cuisine chinoise, chūka désignant la Chine dans son sens culturel
家庭料理katei ryōriLa cuisine familiale, celle de la maison plutôt que du restaurant
精進料理shōjin ryōriLa cuisine végétarienne des temples bouddhiques, sans viande ni poisson

Une fois le principe compris, la construction se déduit sans dictionnaire. C’est aussi ce qui explique la présence du mot sur quantité d’enseignes de restaurants : il annonce le registre avant même de parler des plats.

Prononcer sans se tromper

Deux réflexes suffisent pour l’essentiel. Le trait sur les voyelles, dans ryōri ou shōjin, signale une voyelle tenue environ deux fois plus longtemps — la durée fait partie du mot et peut en changer le sens. Et les syllabes du type ryo, chu, sho ne se découpent pas : ryōri se dit en trois temps, pas en quatre, avec le r et le y soudés dans une même émission.

和食 (washoku) et 洋食 (yōshoku)

la cuisine comme tradition

Le deuxième sens de « cuisine » n’est pas un geste mais un héritage. Quand on parle de la cuisine japonaise en désignant une tradition, le mot juste est washoku, écrit 和食.

Sa composition est parlante. Le premier caractère, 和, désigne le Japon dans son acception ancienne et porte aussi l’idée d’harmonie. Le second, 食, tourne autour du fait de manger et de la nourriture. Littéralement : la nourriture japonaise, au sens de la manière japonaise de se nourrir.

Le terme a pris une visibilité particulière en décembre 2013, quand le washoku a été inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. L’inscription porte sur des pratiques sociales — un ensemble de savoir-faire, de gestes et de traditions liés à la production, à la préparation et à la consommation des aliments, avec l’attention aux saisons et le lien aux fêtes de l’année. Ce n’est pas une liste de plats qui a été distinguée, c’est une façon de faire.

Une confusion à éviter

Le washoku n’est pas « classé au patrimoine mondial ». Le patrimoine mondial concerne des sites — monuments, ensembles, sites naturels. Le washoku relève du patrimoine culturel immatériel, qui distingue des pratiques vivantes. Les deux dispositifs sont distincts, et l’erreur revient constamment dans la presse gastronomique.

Ce mot ne s’éclaire vraiment qu’avec son jumeau, forgé en même temps que lui.

和食

Washoku

La manière japonaise de se nourrir : produits de saison, respect du goût propre des ingrédients, place du riz et des bouillons, lien avec le calendrier des fêtes. Le caractère 和 renvoie au Japon et à l’idée d’harmonie.

洋食

Yōshoku

La cuisine occidentale adoptée puis réinventée au Japon à partir de l’ère Meiji. Le caractère 洋 renvoie à l’océan, donc à ce qui vient de l’autre rive — l’Occident vu depuis l’archipel.

Les deux mots ont été forgés l’un par rapport à l’autre. Avant que la cuisine occidentale n’arrive au Japon, il n’y avait aucune raison de nommer la cuisine japonaise : elle était simplement la cuisine. C’est le contact qui a créé le besoin d’une étiquette. Nommer washoku suppose qu’il existe un yōshoku en face — sans quoi le mot n’aurait pas de contenu.

La frontière entre les deux bouge, et c’est rarement dit. Des préparations arrivées de l’étranger il y a plus d’un siècle, japonisées au point de n’avoir plus grand-chose de leur modèle, sont rangées tantôt d’un côté tantôt de l’autre selon les auteurs. La ligne est une construction, pas une séparation étanche.

台所 (daidokoro)

la cuisine comme pièce

Reste le sens que les listes de vocabulaire oublient le plus souvent. La pièce où l’on cuisine se dit daidokoro, 台所, et ce mot ne parle pas du tout de nourriture. Il se décompose en 台, qui désigne un plateau, un support, une table basse, et 所, qui veut dire lieu. Le lieu du plateau.

L’origine remonte à l’époque de Heian. Le palais impérial disposait de plusieurs salles consacrées au service des repas, dont le daibandokoro, 台盤所 — la salle où l’on disposait les mets sur le daiban, une table laquée individuelle. À l’origine, il s’agissait donc moins d’une cuisine que d’un office, un lieu de dressage et de service. Le sens a glissé vers la cuisine proprement dite au fil des siècles suivants, à mesure que l’habitat évoluait et que l’espace de cuisson s’est intégré à la maison. Le mot a gardé sa structure, pas son contenu d’origine.

À côté de daidokoro vit un emprunt moderne, kicchin, キッチン, transcription de l’anglais. Les deux ne sont pas interchangeables : kicchin domine dans le vocabulaire de l’immobilier, des annonces et de l’aménagement, là où daidokoro s’emploie plus volontiers pour la cuisine de la maison familiale, avec une tonalité plus ancienne. Pour parler de la pièce chez soi, daidokoro reste le choix sûr.

Comment on appelle celui qui cuisine

Le vocabulaire des personnes suit la même logique de précision, et là encore le français se contente d’un mot là où le japonais en distingue plusieurs.

料理人

Ryōrinin

Le terme général, formé sur ryōri et sur le caractère de la personne. Il désigne celui dont le métier est de cuisiner, sans autre spécification de style ni de rang.

板前

Itamae

Le caractère de la planche et celui de devant : celui qui se tient devant la planche à découper. Le titre revient au cuisinier pleinement formé de la cuisine japonaise, souvent celui qui travaille face aux clients, au comptoir.

職人

Shokunin

L’artisan, le maître d’un métier manuel — menuisier, forgeron ou cuisinier. Tout itamae est un shokunin, l’inverse n’est pas vrai. Le mot porte l’idée d’un apprentissage long et jamais tout à fait achevé.

Reste shefu, シェフ, emprunt du français « chef », employé surtout pour les cuisines de style occidental et les établissements qui s’en réclament. C’est le mot qu’on lira sur la devanture d’un restaurant français à Tokyo, pas celui qu’on emploiera pour le comptoir d’un sushiya.

Les mots qu’on entend autour de la table

Le champ lexical ne s’arrête pas aux noms de la cuisine : quelques formules du repas reviennent assez pour valoir la peine d’être reconnues, et elles éclairent le rapport à la nourriture que washoku recouvre.

Itadakimasu se dit avant de commencer à manger. On le traduit par « bon appétit », ce qui est commode et un peu court : la formule exprime le fait de recevoir, avec une reconnaissance qui va aux personnes comme à ce qu’on s’apprête à manger. En fin de repas, gochisōsama clôt la séquence, du côté du remerciement.

Umami a fait le chemin inverse et est entré dans le français courant. Il nomme la cinquième saveur, celle des bouillons, des produits fermentés et des aliments longuement maturés. Ofukuro no aji enfin, littéralement le goût de la mère, désigne la cuisine familiale telle qu’on se la rappelle. Il n’a pas d’équivalent français d’un seul tenant, et c’est peut-être ce qui le rend le plus utile à connaître : il nomme une chose que nous connaissons tous sans avoir de mot pour elle.

Comment dit-on « cuisine » en japonais ?

Cela dépend du sens. Pour l’acte de cuisiner et pour les plats préparés, on dit 料理, prononcé ryōri avec un o long. Pour la cuisine japonaise en tant que tradition, on dit 和食, washoku. Pour la pièce de la maison, on dit 台所, daidokoro, ou l’emprunt moderne キッチン, kicchin. Employer ryōri pour désigner la pièce produit une tournure qu’aucun locuteur natif n’emploierait.

Quelle différence entre washoku et ryōri ?

Ryōri est un terme fonctionnel : il désigne l’activité culinaire et son résultat, quelle que soit l’origine. Washoku désigne un héritage, la manière japonaise de se nourrir, avec ses gestes et son rapport aux saisons. On peut parler de cuisine française avec ryōri, en disant furansu ryōri ; on ne le peut pas avec washoku, qui est japonais par définition.

Comment dit-on « cuisine française » en japonais ?

フランス料理, furansu ryōri : le nom du pays transcrit, suivi de ryōri. C’est le mécanisme de composition le plus utile à retenir, parce qu’il se généralise. Sur le même modèle, la cuisine chinoise devient chūka ryōri et la cuisine familiale katei ryōri. Une fois le principe compris, la plupart de ces termes se déduisent sans dictionnaire.

Le washoku est-il classé au patrimoine mondial de l’UNESCO ?

Non, et la nuance a son importance. Le washoku a été inscrit en décembre 2013 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, qui concerne des pratiques, des savoir-faire et des traditions. Le patrimoine mondial est un autre dispositif, réservé à des sites. Ce sont des gestes et des usages qui ont été distingués, pas une liste de plats.

Comment appelle-t-on un cuisinier japonais ?

Le terme général est ryōrinin, 料理人, formé sur ryōri. Itamae, 板前, littéralement celui qui se tient devant la planche à découper, désigne le cuisinier pleinement formé de la cuisine japonaise, souvent celui qui travaille face aux clients. Shokunin, 職人, est plus large et vaut pour tout artisan. Shefu, シェフ, est un emprunt employé surtout en contexte occidental.

Trois mots pour ce que le français range sous un seul : la langue japonaise oblige à préciser ce dont on parle avant même d’ouvrir le réfrigérateur. C’est souvent là que commence le dépaysement d’une cuisine étrangère — dans sa grammaire autant que dans ses casseroles.