Le hautbois
l’anche double, le timbre et le la de l’orchestre
Deux lamelles de roseau taillées par le musicien lui-même : tout l’instrument découle de cette pièce minuscule.
Le hautbois est un instrument à vent de la famille des bois, reconnaissable à son anche double : deux lamelles de roseau qui vibrent l’une contre l’autre, sans bec ni embouchure. Son timbre pénétrant, riche en harmoniques, lui vaut de porter les lignes mélodiques exposées et de donner le la à l’orchestre.
- Une anche double : deux lamelles de roseau, que le hautboïste fabrique et gratte lui-même.
- Un timbre qui perce : perce conique étroite et ouverture minuscule, un son qui porte sans forcer.
- Le la de l’orchestre : parce qu’on l’entend nettement et qu’il dispose de la plus faible marge d’ajustement.
- Une difficulté mal comprise : le problème n’est pas de manquer d’air, mais d’avoir à évacuer l’air vicié.
Une anche double, et tout en découle
Le hautbois n’a ni bec ni embouchure. À la place, deux fines lamelles de roseau, ligaturées sur un tube métallique, que le musicien pince entre ses lèvres. L’air forcé entre elles les fait battre l’une contre l’autre, à une fréquence qui suit la note jouée : quelques centaines de battements par seconde dans le grave, plusieurs milliers dans l’aigu. C’est ce battement qui met en vibration la colonne d’air du corps de l’instrument.
Cette pièce minuscule s’appelle une anche double. La clarinette et le saxophone fonctionnent avec une anche simple, une seule lamelle vibrant contre un bec rigide, ce qui explique que le hautbois soit classé parmi les bois alors même que sa parenté avec la clarinette s’arrête à peu près là.
Reste la conséquence pratique. Les hautboïstes fabriquent eux-mêmes leurs anches. Ils achètent le roseau, le fendent, le taillent, le ligaturent sur le tube, puis le grattent au couteau, dixième de millimètre par dixième de millimètre, jusqu’à obtenir la réponse qu’ils cherchent. Une anche mal grattée rend l’instrument dur, faux, ou étouffé, quel que soit le talent de celui qui souffle dedans.
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Choisir le roseau
Le tube de roseau est sélectionné pour son diamètre et sa densité. Une matière trop tendre donnera une anche molle, trop dure une anche qui refuse de vibrer.
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Fendre et amincir
Le tube est fendu en lames, puis aminci sur sa face interne pour obtenir une épaisseur régulière avant tout travail de forme.
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Ligaturer sur le tube
La lame pliée en deux est fixée par un fil sur un petit tube métallique conique, qui viendra s’emboîter dans l’instrument. L’étanchéité de la ligature conditionne la réponse.
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Gratter
C’est l’étape décisive et la plus longue. Le musicien retire de la matière par touches minimes, en écoutant après chaque passage, pour équilibrer la facilité d’émission, la justesse et le timbre.
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Roder, puis recommencer
L’anche se stabilise à l’usage, se fatigue, finit par ne plus répondre. Le hautboïste en garde donc plusieurs en chantier, à différents stades, sachant qu’il n’en conservera qu’une partie.
Le roseau est une matière vivante. Il réagit à l’humidité, à la température, au temps qui passe. Cette contrainte silencieuse structure le quotidien du hautboïste bien plus que le répertoire.
Un timbre qui perce sans forcer
Le son du hautbois se reconnaît immédiatement. On le décrit souvent comme nasillard, ce qui n’est pas un défaut mais une description assez juste : il est riche en harmoniques aiguës, un peu pincé, et se rapproche par moments de la voix humaine, ce qui explique qu’on lui confie si volontiers les lignes mélodiques exposées.
Cette signature tient à la géométrie. Le corps du hautbois est percé en cône étroit, et l’ouverture par laquelle passe l’air, entre les deux lamelles, est minuscule. Un filet d’air sous forte pression met en vibration une colonne conique : le résultat est un son concentré, dense, qui porte loin sans avoir besoin de puissance. C’est aussi pour cette raison que le hautbois traverse un orchestre entier sans être couvert, là où d’autres instruments doivent forcer pour émerger d’un tutti. Les compositeurs l’ont compris très tôt et lui ont confié ce qui devait être entendu.
Le corps est traditionnellement taillé dans un bois dense et sombre, la grenadille, aussi appelée ébène du Mozambique, choisi pour sa stabilité et sa finesse de grain. D’autres essences sont employées, et les instruments d’étude en matériaux composites se sont répandus : ils encaissent mieux les variations d’humidité et supportent le transport quotidien vers l’école de musique, au prix d’un timbre généralement jugé moins riche.
De la chalemie au hautbois moderne
La forme actuelle de l’instrument n’a rien d’évident : elle résulte d’une longue mise au point, et l’ancêtre du hautbois ne lui ressemblait guère.
Cet ancêtre est la chalemie, instrument à anche double du Moyen Âge et de la Renaissance, puissant, criard, conçu pour le plein air, les cortèges et les fêtes de ville. On en jouait souvent l’anche entièrement dans la bouche, sans le contrôle fin des lèvres qui caractérise le hautbois d’aujourd’hui.
Le basculement se produit en France au milieu du XVIIe siècle. On attribue traditionnellement cette refonte à des facteurs et musiciens de la cour, parmi lesquels on cite la famille Hotteterre et Michel Danican Philidor, sans que la part exacte de chacun soit établie. L’instrument est repensé pour jouer à l’intérieur, avec les cordes : perce plus étroite, corps démontable en plusieurs parties, anche plus petite tenue entre les lèvres, adjonction de clés. Le résultat se diffuse dans toute l’Europe en quelques décennies, et le hautbois devient le premier instrument à vent admis à demeure dans l’orchestre.
Le XIXe siècle apporte la dernière transformation majeure, avec le développement d’un mécanisme de clés bien plus complet, mis au point notamment par les facteurs parisiens de la famille Triébert. C’est de ce travail que descend le système dit du Conservatoire, encore majoritaire aujourd’hui.
Une lignée a pourtant résisté à cette uniformisation. Le hautbois viennois, plus proche de la perce ancienne et doté d’un mécanisme différent, est resté en usage dans les orchestres de Vienne, où il continue de donner à l’ensemble une couleur reconnaissable. Patrimoine vivant, pas figé : deux écoles de facture coexistent toujours.
Pourquoi c’est lui qui donne le la
Avant chaque concert, l’orchestre se tait, le hautbois joue une note tenue, et tout le monde s’accorde dessus. Deux raisons se combinent pour lui attribuer ce rôle.
La première tient au timbre : cette note doit être entendue distinctement par une centaine de musiciens, y compris au fond des rangs, et peu d’instruments s’imposent aussi nettement sans effort.
La seconde est plus décisive. La hauteur du hautbois est relativement stable et difficile à corriger sur le moment. Un violoniste tourne une cheville, un instrument à coulisse ajuste sa longueur : le hautboïste, lui, ne dispose que d’une marge étroite. Il est donc plus logique que l’ensemble s’aligne sur celui qui peut le moins bouger, plutôt que l’inverse.
La référence internationale est fixée à 440 Hz, mais elle n’est pas appliquée partout de la même façon : de nombreux orchestres, en Europe centrale notamment, accordent légèrement plus haut. Un hautboïste qui change d’orchestre change parfois de repère, et cela se règle en partie sur l’anche.
La famille
hautbois, hautbois d’amour, cor anglais
Le hautbois usuel est celui que l’on entend le plus souvent, et sa musique s’écrit à la hauteur où elle sonne. Autour de lui gravitent deux instruments proches, qu’on distingue mieux par leur fonction musicale que par leur taille.
Le hautbois
Le plus aigu et le plus employé des trois. Timbre pénétrant, taillé pour les lignes exposées et les solos qui doivent traverser l’orchestre. C’est lui qui donne le la.
Le hautbois d’amour
Légèrement plus grave, plus rond, moins tranchant. Bach en a fait un usage considérable dans ses cantates et ses passions, et c’est encore là qu’on l’entend le mieux.
Le cor anglais
Plus grave encore, reconnaissable à son tube courbé et à son pavillon en forme de poire qui adoucit le son. Les compositeurs romantiques et modernes lui ont confié les solos élégiaques.
Le nom du cor anglais, lui, reste une énigme. Il n’est ni anglais, ni un cor. Une hypothèse fait dériver l’appellation de cor anglé, en référence à la forme coudée des premiers modèles. Une autre suppose la déformation d’un mot germanique signifiant angélique, qui aurait glissé vers anglais par ressemblance. Aucune des deux n’est établie avec certitude, et les ouvrages sérieux se gardent de trancher.
Il faut enfin éviter une confusion fréquente. Le basson est bien un instrument à anche double, et le plus grave couramment employé, mais il ne descend pas du hautbois : ce sont deux lignées distinctes, cousines par le principe de l’anche, pas par la filiation.
Difficile, le hautbois ? Pas là où on le croit
La réputation de l’instrument est solide, mais elle repose souvent sur une erreur de diagnostic. On imagine un instrument qui épuise par la quantité d’air qu’il réclame. C’est l’inverse qui se produit.
L’ouverture entre les deux lamelles est si étroite que le hautbois consomme très peu d’air. Le musicien souffle donc longtemps sans avoir besoin de reprendre son souffle, et se retrouve avec de l’air vicié dans les poumons qu’il doit expulser avant de pouvoir réinspirer. La difficulté n’est pas de trouver de l’air, mais de s’en débarrasser, et c’est cette gestion à contre-courant que les débutants trouvent déroutante.
Le reste est plus classique. La justesse dépend étroitement du contrôle des lèvres et de la pression : une même position de doigts peut sonner juste ou faux selon la façon dont l’anche est pincée, ce qui laisse peu de place à l’approximation. Et l’apprentissage des anches vient s’ajouter à celui de l’instrument, cette fois du côté de l’atelier plutôt que du pupitre : outillage à acquérir, gestes à acquérir, et une part de tâtonnement que personne n’évite au début.
Pour un enfant, les professeurs recommandent en général d’attendre que la denture définitive soit installée et qu’une première base musicale existe, ce qui situe le début un peu plus tard que pour la flûte.
La grenadille réagit aux écarts d’humidité et de température : un instrument froid qu’on réchauffe brutalement par le souffle peut fendre. D’où les précautions d’usage, réchauffer progressivement avant de jouer, essuyer l’intérieur après chaque séance, et reprendre par sessions courtes après une longue période sans jouer.
Par quoi commencer pour l’écouter
Quelques repères suffisent à cerner l’instrument, à condition de choisir des œuvres qui en montrent des facettes différentes.
Chez Bach, le hautbois et le hautbois d’amour dialoguent constamment avec les voix dans les cantates et les passions : c’est là qu’on entend le mieux sa parenté avec le chant. Le Concerto en ré mineur d’Alessandro Marcello, longtemps attribué à d’autres, offre un mouvement lent devenu l’une des pages les plus jouées du répertoire.
Le Concerto pour hautbois en do majeur de Mozart, K. 314, reste la pièce de référence du répertoire classique, et sert encore de passage obligé dans les concours. Près de deux siècles plus tard, Richard Strauss compose son Concerto pour hautbois en 1945, à la toute fin de sa vie : l’idée lui en avait été suggérée par un soldat américain rencontré à ce moment-là, John de Lancie, hautboïste dans le civil.
Au XXe siècle français, Le Tombeau de Couperin de Ravel confie au hautbois des lignes exposées dès les premières mesures, et la Sonate pour hautbois et piano de Poulenc, écrite à la fin de sa vie, en montre le versant grave et intérieur.
À retenir
Tout part de l’anche double : elle fixe le timbre, impose au musicien un travail d’atelier permanent, et explique jusqu’à la difficulté de souffle qu’on attribue d’ordinaire au mauvais motif.
Le reste se déduit de là : un son qui perce sans forcer, un rôle d’accordeur de l’orchestre justifié par sa faible marge d’ajustement, et une famille de trois voix, du hautbois clair au cor anglais mélancolique.
Quelle différence entre le hautbois et la clarinette ?
Les deux appartiennent à la famille des bois, mais le mode de production du son diffère. La clarinette utilise une anche simple, une lamelle qui vibre contre un bec rigide ; le hautbois utilise une anche double, deux lamelles qui vibrent l’une contre l’autre, sans bec. La perce diffère également : conique pour le hautbois, essentiellement cylindrique pour la clarinette, ce qui explique des timbres très éloignés.
Pourquoi le hautbois donne-t-il le la à l’orchestre ?
Pour deux raisons qui se combinent. Son timbre se détache nettement dans la masse, ce qui permet à une centaine de musiciens d’entendre la note distinctement. Et sa hauteur est relativement stable, difficile à corriger sur le moment, alors qu’un violoniste peut tourner une cheville : il est plus logique que l’ensemble s’aligne sur celui qui dispose de la plus faible marge d’ajustement.
Le cor anglais est-il vraiment anglais ?
Ni anglais, ni un cor. C’est un membre grave de la famille du hautbois, reconnaissable à son tube courbé et à son pavillon en forme de poire. L’origine du nom est discutée : une hypothèse le rattache à cor anglé, en référence à la forme coudée des premiers modèles, une autre à la déformation d’un mot germanique signifiant angélique. Aucune n’est établie avec certitude.
À partir de quel âge peut-on commencer le hautbois ?
Les professeurs recommandent généralement d’attendre que la denture définitive soit en place et qu’une première base musicale existe, ce qui situe le début un peu plus tard que pour la flûte. L’instrument demande un contrôle fin des lèvres, difficile à acquérir trop tôt, et l’apprentissage s’accompagne assez vite de celui des anches.
Faut-il vraiment fabriquer ses propres anches ?
Des anches toutes faites existent, et les débutants commencent souvent avec. Mais elles conviennent rarement durablement, car chaque musicien a ses attentes de réponse et de justesse. La plupart des hautboïstes finissent donc par tailler et gratter les leurs, ce qui constitue une véritable seconde discipline, avec son outillage et son coût récurrent.
Un bout de roseau gratté au couteau, et derrière lui trois siècles et demi d’ajustements : le hautbois se déchiffre par sa plus petite pièce.